Lady O.
Lady O. et Lady R., les deux fées en OR de ma jeunesse
Il était une fois une amie de longue date de ma famille qui m’émerveillait à chaque fois qu’elle nous racontait ses voyages, ses multiples aventures de rentière ayant eu plusieurs maris. Le dernier était armateur américain et en trébuchant du trottoir, Lady O. était tombée dans ses bras ! N’était-ce pas le début d’une histoire bien romanesque ? Leur idylle dura de longues années, ils voyagèrent beaucoup, elle était intarissable quand elle évoquait sa découverte de nouveaux horizons, de nouvelles cultures. Je buvais ses paroles comme un oisillon peut découvrir le monde au contact de sa mère. L’écouter me grandissait, faisait vagabonder mon imagination alors que j’étais un peu cloîtré dans une grande maison, engoncé dans une discipline stricte dans un univers de maladies.
Mon père militaire atteint d’un cancer du poumon me faisait découvrir les châteaux et les musées. Après l’Indochine, le Sahara, sa vie de combattant, il l’avait laissée derrière lui et attendait sa fin avec sagesse. Son bonheur à la maison, c’était de nous regarder depuis son fauteuil sans mot dire. Ma grand-mère était à la tête d’une grande famille après une riche vie dans les colonies où elle dirigeait un grand hôtel au Cambodge, elle disposait d’une autorité naturelle et était respectée. Cardiaque et leucémique, elle débordait, à l’inverse de mon père, d’une énergie extériorisée hors du commun. Même affaiblie au plus haut point, je me rappelle chaque jour la voir lâcher son déambulateur et gravir les escaliers du premier au second étage de notre immense maison de maître à Marseille ; elle se cramponnait aux barreaux de la rampe d’escalier, pas question de se faire aider. Toute recroquevillée qu’elle était, une marche après une marche, elle s’appliquait et quand elle parvenait en haut de cet Everest c’était la fête, une grande joie pour moi, nous redescendions les marches bras dessus bras dessous, avec la satisfaction pour elle d’avoir tenu tête au poids des ans. Je croyais alors que la vie se ferait sur fond de maladies et de souffrances, toute mon adolescence ayant baigné dans cette atmosphère. La messe tous les dimanches, une éducation stricte, la prière tous les soirs et interdiction de sorties.
Aussi les visites de Lady O. apportaient-elles une véritable respiration à l’asthmatique que j’étais. Jusqu’à mes 18 ans, je passais 15 jours à trois semaines chaque été, engoncé dans un lit, un sinapisme appliqué sur le thorax, à transpirer à grosses gouttes pendant que les autres allaient à la plage…
Ma mère ne s’est jamais plainte, alors que la charge et les responsabilités étaient pesantes : prendre soin de ses deux proches malades tout en élevant ses trois enfants. Je lui rends hommage aujourd’hui d’avoir en plus supporté de voir à quel point j’étais proche de ma grand-mère - que je considérais comme ma deuxième mère -, alors qu’à elle seule elle faisait tourner la boutique sans mots dire. Gloire à toi aujourd’hui, mère chérie !
Et Lady O. venait comme une fleur innocente, ô combien gâtée par la vie, nous raconter tous ses périples dans de multiples pays. Sa vie sans avoir à travailler, faite de loisirs et de bonne chère à perpétuité. À 75 ans, elle avait un amant, un homme peu cultivé, peu causant, mais qui lui procurait encore beaucoup de plaisir, se plaisait-elle à me raconter avec son œil malicieux qui frisait. Et au travers de notre longue correspondance épistolaire, je comprenais qu’elle m’affectionnait. Elle voyait en moi quelqu’un qui allait réussir, alors que, moi, je ne voyais rien du tout ! Seulement, beaucoup d’affection et cette amitié forte et sincère.
Un jour, elle me proposa : “Tu sais, Pierre, pour réussir dans la vie et dans la voie à laquelle tu te destines, il te faudra un beau sourire, c’est très important, d’autant plus si tu souhaites devenir architecte d’intérieur. La beauté, tu dois aussi la porter sur toi, inspirer confiance. Avec toi je sais que je mise sur le bon cheval ! alors je vais te prêter de l’argent, tout l’argent dont tu auras besoin pour te faire soigner tes dents, et tu me rembourseras ensuite, à ton rythme et comme tu le souhaites”. Quel beau coup de pouce du destin ! Durant un an, ce fut un véritable chantier que j’engageais, quatorze dents réparées. Une dentiste de stars a pris mon destin en main. Pour mon sourire elle dut s’y reprendre à deux fois. Au premier essai, je ressemblais pour de bon à un cheval ! à Clarabelle ; malgré sa notoriété, j’eus le courage de le dire à ma dentiste et elle transforma, quinze jours après, son coup d’essai en coup de maître.
Il faut dire qu’à la veille d’un réveillon de Noël, une fois la table débarrassée, je remontais l’escalier du premier au deuxième étage, avec le plateau bien chargé dans les bras. Ce même escalier qu’empruntait ma grand-mère pour son défi quotidien. Sauf que j’ai loupé une marche, et que je suis tombé sur le rebord de la cocotte minute ! Une dent de devant cassée, la lèvre du haut en sang. Le soir du réveillon, j’étais Quasimodo au bras d’une princesse, une jolie copine de plage, je vous laisse imaginer la photo. Quelques années après, à l’issue de ce chantier : fini la dent grise, j’arborais un sourire princier.
Elle était gaie, vivante, toute en noir et blanc, les cheveux platine, Lady O. avec ses caracos en dentelles blanches et ses jupes en velours de soie noire, ses multiples bagues et perles, dont cette magnifique bague en croissant de lune et opale de feu que j’ai peinte en souvenir d’elle. Merci Lady O. d’avoir cru en moi, de m’avoir ainsi soutenu. Tu croyais être unique. Très chanceux, j’avais une seconde fée…